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mardi, 21 novembre 2006

Les miroirs, le net

Depuis quelque temps, Hubert Grooteclaes s’était mis à utiliser des miroirs en les faisant, de surcroît, apparaître dans le champ de l’image. Il convient de remarquer que ce que montrent ces reflets ne constitue pas nécessairement un effet artistique, une recherche, mais ajoute en fait une interrogation à sa perception du réel. Où l’on aurait pu guetter l’a priori d’un effet de symétrie, l’on se trouve face à une création dont la méthode est visible puisqu’elle y figure, et dont une partie, le reflet immédiatement et forcément désigné à la perception visuelle, ne montre qu’autre chose, une chose en plus, une partie du paysage non fixée par l’objectif, détruisant encore une fois la notion même de cadrage classique, pour créer une photographie qui reste malgré tout cadrée. Il y a dans ces miroirs, presque angoissants, la question souvent posée, à propos des sujets de Grooteclaes : « Pourquoi ? » Pourquoi ce pare-brise de voiture, obscurci par un pare-soleil de carton ? Pourquoi ces capucines ? Ce buisson dans l’été ? Ce petit avion-jouet ? Ces innombrables routes, chemins, sentiers, qui disparaissent à l’horizon ? Il y a, dans ces miroirs, une partie de la révolte de Grooteclaes, l’écorché. Leurs bords sont des arêtes vives, ce qui n’est pas sans évoquer certains de ses paysages, urbains ou ruraux, enneigés (ces toits intitulés « Belgique, 1978 », où les reflets de neige créent d’improbables gris-bleus). Dans une vue de neige, c’est l’évidence, on ne voit vraiment que ce qui, justement, n’est pas enneigé. Les routes, les étangs, les allées acquièrent alors comme un pourtour coupant, cisaillant notre regard. On peut voir là une métaphore de l’homme seul, courant vers son but, fendant la foule. Il s’en va voir autre chose. On trouve coupante son attitude, et pour cause. Il a dans l’œil le reflet de miroirs intrus.

Des années passées à tirer flou et à créer ainsi quelques unes de ses plus belles photographies… Mais en 1990, on cesse de commercialiser le papier Forté, de fabrication hongroise. C’était justement celui que Grooteclaes utilisait et, lorsque ses stocks seront épuisés, il devra inventer, pour s’exprimer, des formes nouvelles. Il se mettra à utiliser le papier anglais Kentmere, et voudra retirer net l’ensemble de son œuvre. Plus de manipulations. Nouveaux doutes, comme chaque fois qu’un artiste change de manière. Nouveau chemin, âge nouveau. On est en 1992, il a soixante-cinq ans.

Le 14 juillet 1993, Léo Ferré disparaît. Grooteclaes a perdu son père à l’âge de six ans. Dans un ouvrage intitulé À la recherche du père, [1] il n’avait pas hésité à illustrer la réponse de Joseph Orban en publiant un portrait de Ferré. Une nouvelle vie doit, pour lui, s’ouvrir désormais, sans l’ami admiré.

Pour l’ensemble de son œuvre, il reçoit, la même année, le prix Sabam.

Une rétrospective à Charleroi avait été décidée avec son accord, le choix des images fait en concertation avec lui, et le principe d’un livre accepté. Il ne l’a ni vue, ni parcourue, il ne l’a pas vu, pas feuilleté. Il avait déjà déclaré, en 1987, qu’une rétrospective était « une façon agréable de sentir que l’on devient vieux ». [2] Il aura fui celle-là, peut-être. Hubert Grooteclaes est mort subitement, chez lui, à Embourg, le 23 octobre 1994. Il allait avoir soixante-sept ans.

Le livre, le premier qui lui soit consacré, fort bien conçu, va s’intituler Hubert Grooteclaes-Un rêve prémédité, et sera malheureusement posthume. [3] Publié par le Musée de la Photographie de Charleroi, il n’est hélas pas distribué en France. Il s’agit d’un remarquable travail de synthèse, dont l’exemplaire concision ne perd jamais de vue, cependant, la nécessaire profondeur. Christine de Naeyer a signé un excellent essai qui, en parlant tout de même de photographie, sait éviter le jargon technique, et Marc Vausort a réalisé ici la première biographie de l’artiste, établie, en fait, sous forme d’une chronologie très détaillée. Un autre ouvrage paraîtra, en France, celui-là, qui regroupe plusieurs textes de Ferré (mais pas tous, pourquoi ?) écrits à propos de photographies de son ami ; il s’agit de Pureté, chagrin d’adulte (paru, nous l’avons vu, dans Planète), de L’Éternité de l’instant (texte du portfolio, augmenté), et de Métamec (projet ancien, non réalisé), avec les images correspondantes, naturellement ; le volume est augmenté d’un essai de Patrick Buisson, C’est l’histoire d’un métamec, qui est une rapide biographie de Léo Ferré, illustrée, évidemment, de multiples portraits signés Grooteclaes, tous chargés d’une émotion considérable. Le travail des deux amis est donc ici très imbriqué. On a cru bon d’intituler cette œuvre Avec le temps, initiative éditoriale qui n’a absolument rien à voir avec le contenu. [4]

C’est tout. Dans le rayon dévolu aux photographes, on peut toujours chercher, à la lettre G. On ne trouve pas, en France, de livre consacré à Grooteclaes.

On a donc voulu qu’il y en ait un.

__________________________

[1]. Viviane Esders, À la recherche du père, Paris Audiovisuel, 1993.

[2]. Cité in Le Soir illustré, avril 1987.

[3]. Christine de Naeyer et Marc Vausort, Hubert Grooteclaes-Un rêve prémédité, collection « Archives du Musée de la Photographie », n° 5, Musée de la Photographie de Charleroi, 1995.

[4]. Léo Ferré, Avec le temps, photographies d’Hubert Grooteclaes, suivi d’un texte de Patrick Buisson, C’est l’histoire d’un métamec, Paris, Éditions du Chêne, 1995.

07:00 Publié dans Essai | Lien permanent | Commentaires (0)

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